Maïmouna
ou l’ode au panthéisme

La première fois que j’ai vu une œuvre de Patrizia ou plutôt de Maïmouna, comme elle préfère qu’on l’appelle, j’ai été à la fois saisie par l’extrême beauté de la photographie et intriguée par son contenu. C’était le portrait de Lamin, vêtu d’un voile blanc qui signifiait sa croyance à l’Islam et dont le visage était divisé par une ligne blanche, ce qui évoquait en parallèle une forme de rituel païen. Cette photo ne me faisait penser ni aux œuvres africanistes (souvent chargées de la symbolique idéologique et picturale coloniale), ni aux symboliques picturales de l’art islamique ou africain. Portant les signes de rituels africains, évoquant dans son habillement la spiritualité musulmane, le portrait de Lamin semble s’inspirer dans sa forme artistique des icônes chrétiennes. L’œuvre était composée d’influences culturelles et religieuses diverses. Il s’en dégageait une harmonie, une beauté et une majesté qui incitait spontanément à la réflexion, voire à la méditation.

Dans un synchronisme religieux où les symboliques monothéistes se fondent dans des résurgences de spiritualités africaines, Maïmouna crée avec son autre série des Géants une nouvelle forme de spiritualité postmoderne qu’incarnent ses personnages totémiques. Ibrahim, Moussa, Salomon, Fatima, La Vierge (bleue), tous ces personnages fondateurs du Judaïsme, du Christianisme et de l’Islam s’érigent dans des constructions géantes pour célébrer une fusion de la foi dans une vision universelle qui unit et qui fait de chacun un être sacré.

Artiste pluridisciplinaire, Maïmouna met en œuvre ses photographies sculpturales dans un processus où tous les détails sont minutieusement étudiés afin de dégager cet effet de grandeur et de vide qui font de ces œuvres des icônes soufies. Elle confectionne elle-même les vêtements qu’ils portent telles la robe de Adji Minaret Baifall qui est fabriquée à partir de 99 morceaux d’étoffes assemblés, en reprenant les 99 noms de Dieu ou encore la robe sculpture de Genitilla al Wilada avec en son centre un grand trou noir d’où s’échappent des bulles légères qui donnent naissance à de nouveaux mondes et font ainsi penser à l’infinité de l’univers que les soufis prônent.

Les amples manteaux et voiles qui les couvrent évoquent le Dhikr (prière des derviches) ainsi l’intériorité et le mystère qui entourent l’être mystique. Ailleurs comme dans le Trône de Salomon, elle sculpte les marches d’escalier à l’intérieur du manteau qui couvre son personnage afin qu’elles paraissent s’intégrer dans son corps et accéder au trône incarné par Salomon lui-même. Dans La Mère Minaret, Maïmouna rend hommage à la femme en érigeant le corps de la femme en lieu de culte et intègre la féminité comme un élément crucial de la spiritualité. Tout comme dans Genitilla al Wilada, le corps de la femme devient celui de la matrice féconde de la création de l’univers.

Dans sa série M-eating, Maïmouna compose dans ses photographies très théâtralisées une sorte de repas des rois inspiré de la cène christique. Elle en détourne complètement le sens. Les acteurs de ses mises en scène photos sont souvent très éloignés les uns des autres sur des tables immenses pour un repas inexistant. La table est presque vide. Ses photos sont composées de diptyques voire de triptyques qui séparent les convives de ce repas imaginaire, à chaque extrémité de la table où ils semblent ne pas se parler ni communiquer. Sur la table immense qu’ils partagent trône un unique objet, un vase de fleur, une tasse, un ventilateur, des monticules de sel à partager. Ils semblent se livrer à des rituels bien étranges, une forme de croyance nouvelle dont ils ont seuls le secret.

Dans Aïcha in Wonderland, Maïmouna va encore plus loin puisque le personnage féminin se confond entièrement avec le rite, il va jusqu’à l’incarner. Aïcha devient la terre mère, l’incarnation des forces de la nature et par extension, elle est l’objet de sa propre croyance. Aïcha est couverte de vêtements verts qui semblent être tissés de feuilles et porte sur la tête un seau comme si elle était plantée dedans... Elle est comme un arbre inversé dont les racines vont vers le ciel et les feuilles vers la terre dans une ode au panthéisme.

Les références symboliques utilisées s’appliquent également aux signes sur les visages, les pieds et les mains de ses personnages. La ligne blanche qui traverse souvent leur visage est, pour Maïmouna, une ligne de démarcation entre la vie et la mort, le connu et l’inconnu que chacun porte en soi. Le choix du blanc se réfère au lait, utilisé souvent dans les cultures et traditions africaines et asiatiques comme élément purificateur ou sacrificiel.

Ces personnages édifiés et souvent déifiés deviennent des sortes d’autels sur lesquels on sacrifie la peur de l’autre, la différence et où on invoque l’amour et l’esprit communs qui unissent les hommes en un être universel. Celui qui voit toutes les croyances comme une seule et en constante évolution.

Patrizia-Maïmouna Guerresi fusionne les identités. Italienne de naissance, elle fait du Sénégal son pays d’adoption et se convertit à l’Islam soufi. Le soufisme est un courant ésotérique de l’Islam qui estime que la clé du mystère divin est l’amour. Pour les soufis, les religions du monde sont issues d’une même unité divine, tous les êtres sont des frères, car ils sont essence de Dieu. Mère de deux filles qui sont, selon sa définition, l’une « européenne » et l’autre « africaine », Maïmouna puise dans son histoire personnelle l’inspiration créatrice à travers laquelle elle va transcender les clivages sociaux, culturels ou religieux. Elle propose un monde où les hommes sont délivrés de leurs crispations identitaires et se sont réappropriés leurs repères initiaux en écho au grand mystique Rumi, pour qui l’histoire entière du monde sommeille en chacun de nous.

Le corps, et plus particulièrement celui de la femme, devient la matrice où toutes les définitions identitaires et artistiques se retrouvent pour engendrer de nouvelles formes de beauté, de spiritualité et d’appartenance. Elle porte en elle l’Orient et l’Occident, le contemporain et l’ancestral, l’être et le devenir. L’hybride devient la valeur revendiquée d’une expression transculturelle. Les archétypes, les symboles, les rites et les traditions sont entrecroisés et réinterprétés. Ses personnages drapés dans des formes sculpturales et dont on ne voit de leur corps que leur visage, leurs mains ou leurs pieds, prennent la forme de nouveaux totems, guides sacrés, où le matériel et l’immatériel fusionnent pour créer un corps mystique dans son plus bel enchantement.

Michket Krifa
Commissaire indépendante et auteure

Musica et Stimultania

En réponse à la commande de la Ville de Strasbourg pour célébrer le Millénaire des fondations de la Cathédrale en 2015, Stimultania a présenté le travail de Maïmouna Guerresi.

Cette artiste italienne a réalisé des épreuves originales, d’une densité inouïe, tant dans l’intensité des matières que dans la justesse des formats. Elle ébranle les codes religieux en mettant en scène d’étonnants tableaux d’une grande clarté formelle, à la fois natures mortes et figures totémiques.

Du 21 septembre au 7 octobre, Stimultania s'associe à Musica et valorise les œuvres de Maïmouna Guerresi devant la Cité de la musique et de la danse, place Dauphine.

www.maimounaguerresi.com/